UNE HEMORRAGIE DE FOURMIS ROUGES

de Sylvaine Vaucher

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In Memoriam : aux années 1982/1983 - A Isabelle Vichniac, Marie Favre-Vaucher, Jacques Givet

(Première publication : 1984. L'actuelle mise en ligne en mai 2007, est sujette à un sérieux lifting)


Bas de Page!

 

Prologue

Sous un ciel en smoking gris, trois canards sauvages atterrissent sur un toit plat rehaussé de petites cheminées en béton armé d'antennes.

Quarante années déjà que je pense, que ma tête est en ébullition, qu'au niveau de mes yeux se crée une tension

qui s'étend jusqu'aux tempes et finit en éternuant dans le ciboire de mon hypothalamus.

Que le virus pensée devient belliciste et envahit les calmes thébaïdes de mon thalamus.

Que ça recommence, et provoque dans ma boîte crânienne insonore des picotements aigus appelés 

Fourmis Rouges, dont je ne connais aucun prédateur.

Que celles-ci, installées dans leur empyrée font de la fellatio et du cunnilingue à tous les tamanoirs et tamanoiresses de passage....

J'aimerais tellement figer ma pensée expansionniste et que mes Fourmis Rouges de honte se momifient même lubriquement dans l'éternité vide de toute esquisse d'ombre même portée...de pensée.

Qu'avec une encéphalite, elles fourmillent ailleurs, exsangues, dans une terre paludéenne.

Qu'elles aillent se faire brûler dans l'autodafé du rêve du transafricain qui se meurt quelque part dans le désert de Dankalie,

en face d'une nomade Danâkil, le corps aiguisé comme une épée, les seins plats,

le regard armé de poignards inquiets, les mains effilées cherchant au ciel l'herbe qui ne pousse plus dans la croûte

terrestre...

Quand justement passe une autruche, qu'il est dix-huit heures et que le soleil a vraiment sommeil.

Ces quelques mots alignés, je me rends compte qu'il me faut admettre que je suis atteinte de pensite aiguë, maladie chronique et évolutive.

Les génésthéticiens constatent que seules les femmes "comme moi" portent ce gène et en souffrent. Depuis que...il fut un temps, la diaspora mâle décréta que ces femelles-là n'avaient pas d'âme.

Sans trop garantir mes connaissances en médecine générale, je diagnostique tout de même que mes Fourmis Rouges ont l'érythroblastose.

Je décide alors d'immuniser ma pensée, de soigner ce virus pour qu'il ne me laisse pas morte encore pensante, en prenant ma plume.

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Note de l'auteur : ce "roman" est du genre "journal en prose" il a été écrit dans les années mentionnées ci-dessus !


Première Partie

Chapitre I

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J'ai un problème; je constate et ce n'est pas difficile, que je pense plus vite que le TGV, que ma pensée souffre d'un dédoublement de la personnalité et qu'il m'est souvent impossible de démasquer le comportement normal de celui pathologique..que ma plume ne peut pas suivre. Je vais essayer, pour la calmer, de soûler ce maculateur de papier. Un peu d'hydromel mélangé à du raki, un artichaut cru pour colmater; et, pour décor, un cou de vague en robe de méduse errant sur un rivage grec au pied d'un temple éperdu de blanc crucifié dans un ciel d'icônes. Peut-être bien qu'elle arrivera à suivre ! Cela fait si longtemps que l'on persécute les Kurdes et que les Noirs n'ont plus envie de bronzer. J'aurai une plume hématique.

Alix est au soleil ce qu'est le sépale aux étamines. Elle se soulève soudain de son saladier, sève aux naseaux, pour m'arracher de ma plate-bande de pensées, mains tendues et griffues de désir. Je me trouve renversée sur dix milles coussins brunis de tendresse, et son corps plus rapide que la main de Mozart écrivant la symphonie Jupiter, me fait penser à une hémorragie de Fourmis Rouges. Je me dis que Bonaparte à Arcole ne pensait pas qu'après Joséphine il épouserait Marie-Louise pour engendrer un Aiglon, tuberculeux comme moi. Je me sens une énergie éolienne; dedans mon ventre il fait beaucoup plus chaud que dehors où au loin une ambulance fait un excès de vitesse, et si près une porte claque, et qu'en plus, pour la troisième fois le téléphone sonne.

Alix quitte verticalement la sellette de mon corps en sueur juste apaisé et, répond. J'y pense encore; plutôt qu'un sérum pour neutraliser mes Fourmis Rouges, plutôt que du raki, pourquoi ne pas fréquenter un leucémique albinos...un peu de blanc dans du rouge permettrait par exemple à Koulibiak de faire l'amour avec Greta Garbo, et enfin de boire une vodka-cola. Il y aurait des fourmis dans la toundra et des bouleaux en Afrique; les jaunes (anémie du rouge) se guériraient avec un vaccin d'hépatite B, car il est bien prouvé que plus par plus font plus; les vraiment blancs, en oubliant le Marché Commun, ne boiraient plus que du Château Margaux 1966 et les vraiment rouges, du Marvine du Valais vraiment neutre ! Le soleil se couche dans les yeux bleus d'Alix; la crête du Jura qui, éblouie, ressemblait à un nu de Sieff, sur ce contre-jour mourant, dessine un visage ridé de syphilitique. Nous partons à Mirabelle-en-Baronnie pour courir après le soleil, pour avoir encore un peu de lumière entre nos mains qui construisent des routes en malachite; pour que j'aie le temps d'écrire, nous prenons l'autoroute secondaire, avec un tracé spiroïdal. Cette nuit je rêve de Fourmis Rouges encore plus combatives.

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Nous sommes un mardi et mon hypogastre a son aménorrhée. Je roule sur la route du Bout du Monde, aussi vertigineuse que l'Empire State Building, aussi sinueuse que le Nil Bleu entre Gondar et Bahar-Dar; ma Chendo (deuche) est heureuse, on descend. Devant moi un Malaco me freine, derrière une Mase menace mes fesses. Je suis coincée dans ma course entre un invertébré et un cyclone de gaz innervé. Je voudrais ouvrir mes ailes, mais il va pleuvoir. Enfin un stop au pied de l'abîme essoufflé. En face un stade gris en forme de chapeau melon délavé, où se déroule un match de finger-ball entre les Fourmis Rouges de Silésie et les Fourmis Blanches du Devonshire. Le Malaco se gare et prend un billet mauve.

Moi J'attends, je tourne un œil à droite, un à gauche. A gauche il n'y a qu'un bourdon à lunettes qui coupe l'herbe avec une faucille. A droite, la baie vitrée de la Mase s'ouvre automatiquement; énormes, deux gros saphirs me fixent avec un sourire en arc. Ils sont incrustés sur un visage en peau d'ébène rosé, avec un nez rinascimento et une chevelure en boucles hippocampe doré, dansant sur une toile vénitienne. Je me dis : si elle veut gueuler (celle dans la Mase.. .c'est une femme) je reste muette et pense à Caruso. Sa bouche en pétales d'hibiscus s'ouvre et sa voix en contre-la mineur strident m'arpège un "Salut Verlayne!" Je la butine des yeux et, susceptible, je pense tout de suite qu'elle me drague. Bon, je sais que mon métier, scoptophile négrier m'extirpe de l'anonymat, que mes Fourmis Rouges ont sali plusieurs cimaises en Gaule et en Helvétie, que j'ai écrit un livre sur l'onanisme éthéré de mes propres Fourmis Rouges. Mais ce n'est pas assez pour qu'une si belle sirène motorisée, exhalant un parfum de Chypre...me dise "salut!" Fourmilière dans ma tête et dans mon corps. Ma main droite d'étonnement lisse quelques fils gris plantés dans mes cheveux, ma mâchoire brise des glaces du cercle polaire ... j'articule à haute voix basse :"on se connaît ?"

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Ce samedi 1er mai, jour de St Joseph artisan, de son fauteuil en plumes de boa, Chi-Chan lève la tête, précipitée hors de ses rêves par un bruit que je ne perçois que dans ses yeux pers. Elle traverse le salon d'hiver et se fige en arrêt de chasse dans le couloir. Pendant ce temps, dans les fosses abyssales, des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins apocalyptiques, prêts à riposter, presque insondables et indétectables jouent à cache-cache, l'équipage dans un profond silence d'attente, occupé à lire Verne, Marx ou Hemingway. Robin des villes dans la prison Fleurs des Champs, apprend entre deux repas de cuisine nouvelle, à des scorpions bien dressés installés dans son bidet, comment cambrioler les tiroirs-caisses de la Petroleum East Bank Co. En Amérique, des savants en cheveux de chewing-gum Bazooka, sont entrain d'isoler un gène qui reproduira des humains...seulement intelligents ! Le fascisme est au racisme, ce que sont les chenilles d'un hyponomeute à un argousier.

Des pas montent l'escalier jusqu'à mon palier accompagnés de cliquetis indéfinissables. Chi-Chan recule. On sonne à ma porte; j'hésite comme Hamlet, tuer Claudius et faire l'amour avec ma mère, tuer les deux ? J'élague mes pensées morbides et j'ouvre cette foutue porte. Un champ d'iris au clair de lune de mes espérances franchit le seuil de l'ancestrale demeure. Alix est là; sous mes pieds le sol s'évanouit. Mes Fourmis Rouges machiavéliques voire vicieuses, décident dès lors d'arrondir un certain aspect pragmatique de ma pensée, qui à force de réfléchir ne s'égarait pas assez complètement, de mystifier rêve et réalité tout le long chemin plumitif de ce récit, sans pour autant équarrir ses fantasmes. Alix m'enlace comme un tango argentin, nos corps perdent l'équilibre et apprennent par le souffle des pores, à se lire, pour s'endormir alphabétisés sur une couverture tendre en alpaga des Falkland.

Chapitre II

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Un soleil blanc sur la tristesse épineuse de mes yeux. Mon corps étendu comme un peuplier endormi étouffe sur le bois les bruits systolitiques de mon cœur. A dix-sept heures et quinze petites secondes, un orage éclate sur la place Asuncion. Une pluie de larmes acides tombe et se déverse dans les égouts. Mes Fourmis Rouges se cachent pour ne pas blanchir et se faire écraser par un pied nu de peur. En face des soldats kaki de haine s'entraînent à tirer sur leurs frères. Une chenille de char écrase un corps déjà écrasé. Les rapaces gavés souffrent de dyspepsie. Les écclésiastes devant cette orgie, à force de prier deviennent aphones, ils enregistrent alors tout sur vinyle. Une femme ailleurs, près des Andes, très nue, à genoux sur un petit tapis brodé d'illusions et d'espérance, prie aussi devant des milliers de photos de disparus pour jamais, qui ne seront jamais...ni morts, ni vivants. Puis la pluie se retire, son travail de voirie accompli.

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Un peu d'albinisme sur mes Fourmis érythrophages et vite sortir avant l'été de ce coma hiémal. J'étire une jambe épilée et la pose sur une table design de boucher désœuvré. Mon orteil, vision fish eye, s'approche de Chi-Chan la tonkinoise qui, devant cet olisbos de pygmée, se retourne et m'offre sa poitrine claire et tabby; ses yeux noircis par le contre-jour de la lampe à deux mille watts, se souviennent de leur première vision d'adoption. Désormais, la chaleur revenue, chaque fois que je marche nu pieds ou pieds nus, elle s'offre à moi tout étirée, dans des balivernes de plaisir. Je pose ma plume dorée non sponsorisée dans un bac de billes lilliputiennes argentées. J'ai sommeil et je veux vraiment reposer mes rides d'expression dans un champ de coquelicots embrassant une gerbe d'hélianthèmes. Je veux être en forme académique pour l'arrivée d'Orphée. J'oubliais de vous dire : je vis dans mes rêves, je rêve quand je vis.

C'est la presque pleine lune d'insomnies; à Versailles sept pays, représentés par sept têtes mégalomanes se disputent âprement un hypermarché de chômeurs laborieux; pendant ce temps dans les kibboutz de l'Orangerie, la mort au ventre, des palestiniens tuent en mineurs détournés. Le talion pour sa sécurité riposte.

Au Liban, il n'y a que les cèdres qui vivent centenaires.

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Cet après-midi de début juin, saignant de chaleur, je discerne à la fin de l'horizon de ma vue, un cheval noir qui galope comme un flamand. Quelques hirudinées assoiffées se désaltèrent auprès de mes Fourmis Rouges. Pendant ce temps, il fut un temps, un grec avec des yeux bleus de Thèbes, poursuivi par l'oracle, tue un noble vieillard, quelque part sur une route de Phocide. La cavale en robe de soir jais, s'approche de moi, hispide de colère. Elle s'arrête écumante; une odeur de cuir rouillé et de soupe de son circule sous mon nez. Je monte me yeux d'un étage et rejoins une longue main en amandes, qui sort de l'écrin humide du gant. Une vague roule dans mes veinules. Un gerfaut en vol gifle le ciel, l'air s'arrête de respirer, l'éternité s'immobilise. Orphée esquisse un mouvement; son souffle en champ d'orge vert balaie le lobe de mes oreilles et finit en moisson sous le derme de mon émotion. Le cheval Hannibal de ses antérieurs ose un recul crissant dans le sable. Mes yeux tatoués de timidité, comme un ange cul-de-jatte montent encore un étage. Deux phares se croisent dans un océan chromatique de fièvres ludiques.

Un entracte entre deux déferlements de vagues, Orphée descend de sa cavale; il me soulève, nos poitrines en flammes enlacées brûlent d'un bonheur de nébuleuse. Nous restons en étaux, assez longtemps pour voir le soleil se déplacer. Mes Fourmis Rouges et jalouses vont se cacher aux pieds d'un hippophaé. L'air s'étiole, nos cœurs murmurent des syllabes tendres. Orphée me hisse sur la croupe d'Hannibal piaffant, d'un cercle leste avec sa jambe étêtant presque le cheval, il est en selle. Sous les sabots, le sable encore plus noir de crépuscule, se retire. Mon ventre sur son ensellure, mes mains enserrant ses hanches...nous poursuivons au galop la nuit impatiente de se lever.

Dans beaucoup de petits villages dans le monde, c'est sortie de classes. Des gosses hybrides et hirsutes hurlent dans des cours ombrées. C'est comme le cri sorti des bouches grinçantes en forme de mise à mort, dans l'arène sanglante....Quand, la cape pourpre du torero...chasse l'air fiévreux de vingt et une heure de plus, sur le fond blafard, entre deux estocades. J'ai attendu si longtemps dans le cœur et les mots d'Alix, le retour de son unique fils. Ne plus perdre au fil de la nuit la Parque de mes pensées, me procure un sommeil d'ellébore. Chi-Chan, de sa langue en petite râpe à fromage pourlèche mes lèvres. Ses pelotes reposent sur ma gorge. Sa tête en triangle de douceur niche sur mon sein droit. Nous nous endormons comme un nymphéa.

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Des plaintes de papier de soie froissé ou un "chut" de castra enrhumé, me signalent que ce matin, sur l'asphalte, il pleut et mes Fourmis Rouges ont un érythème. J'offre un léger repas de piranhas dégelés à la chatte, j'avale un café biohavlar corsé avec un ongle de crème écrémée. Vite je m'enfuis au laboratoire, ma blouse blanche sous le bras. Je me dois de développer aujourd'hui même, les scoubidous rêvés cette nuit. Ce n’est pas un rêve...c'est un cauchemar...comme d'habitude ! Le Babar 747 n'est pas détourné, car le mouvement pour la libération des indépendants, lire M.L.I, est lui-même détourné par le mouvement des libérés prochainement, lire M.L.P. Mais il se trouve quand même que notre avion atterrit hors de l'aéroport de Lourdes...sorry Londres, dans un désert plat couleur terre de Sahel.

Une amie rencontrée à Prague sur le pont Carlova entre deux statues de saints grelottants, voyage avec moi. Elle a la bouche pleine de devises jamais échangées. Nous sortons de l'avion. L'air est moussant. Je n'ai bien évidemment pas de bagages, si j'en avais cela sous-entendrait que je voyage pour trop longtemps; mon amie porte les siens dans ses poches ! Donc pas de queue inutile dans le sable sec. Nous partons tranquillement, personne ne nous attend en ville ou ailleurs. Un ciel hypermnésique plâne sur nos têtes. Un circaëte semble perdu entre Needles et Prescott...ou ailleurs. Deux ponts dessinés par Buffet se profilent au loin. Nous descendons dans une station de métropolitain. Le chemin est quand même long pour atteindre le cœur de la cité. Un souterrain de pierres souples, où seul un corps les pieds devant peut passer nous amène dans le passage du ventricule rouge; nous arrivons sur l'aorte principale où une foule épaisse dominée par des femmes semble attendre le métro-pasloin. Une odeur de frites à l'absinthe écœure mes naseaux. Londres (pas Lourdes) est à droite, nous nous engageons dans le ventricule noir. Nous voilà dans l'artère pulmonaire. Un groupe d'Abyssins abstentionnistes miaule des rengaines délavées, accompagné par un tuba-soda et un torticolis-basse. Frayeur soudaine quand une hémorragie sort du métro arrêté.

J'oubliais que mes Fourmis Rouges sont claustrophobes...mon amie reste au fond...moi je sors et passe par mes deux ponts maintenant plutôt pop art style Dandy Warhol et je pars. C'est un après-midi torride, comme à Aguascalientes les fontaines asséchées. Je marche très loin, les buildings de Londres (pas Lourdes...encore une fois) ne ressemblent pas à deux tours vues d'avion ailleurs ! Mes oreilles entendent les rumeurs infectées de la ville. Un tas de Hell Angels joue avec des chaînes au bord de la route non définie. J'ai peur, je serre mes mains dans mes poches et les dépasse. Une violente douleur s'abat sur mes reins, je me réveille plus loin de l'autre côté des ponts. Des grues échassiers multicolores de carcasses métalliques flèchent mon itinéraire. Je prends en vol une poulie qui roule à bille sur un fil de fer torsadé. J'ai le corps suspendu dans le vide, je vais tomber...quand Alix descendue de nulle part, de ses mains chaudes me saisit en vol.

Nous interceptons un lit blanc qui glisse sur des rails. Des nurses séminaristes avec des visages hélicoïdaux s'efforcent de nous accueillir. Nous nous enfuyons étroitement menottées l'une à l'autre. Le jour faiblit, à la City les pubs commencent à être envahis par des cravates en shantung usé, sous têtes piriformes. Ma parotide est mal irriguée. Un vieillard droit devant une charrette en bois vend des ciseaux. J'en achète une paire pour me protéger des Hells Angels. Alix, quand nous passons devant eux me dit qu'ils ont l'air doux comme l'eucharistie. Je n'ai pas le temps désincarné de lui expliquer ce qu'ils m'ont fait. Je pose ma paire de coupe-coupe inox sur une de leur Daveley et nous continuons.

Je me dis qu'il est difficile de décrire un rêve...s'agissant d'un cauchemar...cela devient illisible. A vous de juger. Une minuterie à protons m'indique que mes scoubidous sont développés. J'ouvre la lumière pas encore solaire du laboratoire. Le téléphone sonne. C'est un musée qui me parle. Il me demande de bien vouloir reproduire en treize dix-huit (taille de film sur ma camera obscura)... le seizième, dix-septième et dix-huitième siècle. J'ai tout le temps. J'éteins ma chambre noire et je sors.

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Quand je souhaite d'un point à l'autre, prolonger une courte distance et apprécier les nodosités du sol, j'enfourche ma Chendo, genre de quadrupède à ressorts, décapotable avec moteur à neutrons écologiques. Au chant du merle fier je réponds en sifflant l'adagio de Mozart, celui qui accompagnait ma grand'mère Marie dans son show de dressage. Je longe les champs gonflés d'eau et constate que la palette du peintre perché sur un fil transatlantique, ne trouve pas assez de composantes du vert pour faire éclater le printemps qui peaufine sa séduction pour l'été. Une parade de cyprès entrecoupée de magnolias plantés dans une allée de marbre hémolytique me conduit jusqu'à la serre d'Alix. J'immobilise ma Chendo en renne première, autour d'un épicéa.

Je franchis une passerelle de rosiers rouges finement tressés qui surplombe la piscine chauffée toute l'année par de la lave recyclée. Des paludines s'agrippent et saignent au coeur des ronces. Une baie vitrée, la bouche offerte au soleil comme un vagin justement soufflé de verre en cristal opalescent de Lalique, est ouverte à mon passage. J'ai si soif, que je mirage un Jéroboam de kir. Alix, les seins en amphores étroites rehaussés d'un sourire est penchée sur une sanguine qu'elle dessine. Son regard de ciel hellène hallebarde le mien d'un sombre werthérien. Si fort, si fort, nous nous resserrons l'une contre l'autre, rattrapant quarante huit heures de séparation. Je me défais de notre étreinte afin que son crayon hémophile achève son épure. (Elle fait des sanguines criantes de beauté, d'un art à revendre sur la planète rouge).

Dans mon ventre qui a faim, mes helminthiases livrent combat à mes amibiases. Je vais dans la cuisine transparente et me cuis deux œufs pigmenté de rouge d'Ouganda. Je dresse une nappe en bandes velcro sur une table en Triangle des Bermudes diaphane. Mes Fourmis Rouges avalent du blanc disproportionné. Le crayon meurtri d'Alix cesse de gémir sur la grande feuille. Je rencontre, immobilisé sur papier, dans sa fureur douloureuse, un visage du désespoir en quête de sauvetage. C'est mon portrait, maintenant achevé, souligné d'une signature enluminée d'un doute apocryphe. (La timidité de l'artiste amoureuse !). Alix épuisée, dans un gémissement de libido ondulante, s'écroule sur le sofa d'angle. Je compte les épines d'un groupe vert de dicotylédones, érigé en mémoire des califes almohades, situés à côté de la cheminée translucide. Le ciel barbu de nuages, est le toit de la serre (=maison d'Alix). Tout ici est transparence vitrée d'illusions réalisées. Pas de portes. Des plantes vivaces en toute saison, délimitent le territoire de chacun.

Chapitre III

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Mon coude glisse sur un Stellas d'Artois et tombe le long de ma hanche. Orphée me surprend avec un souffle qui hume. Ma joie passe par-dessus sa haute tête. Un groupe de ouahhabites nous encercle. Notre félicité sensuelle excite la solitude de ces expatriés. Nous nous éloignons du zinc pour choisir une table hexagonale et commandons deux kirs. Une pocharde retraitée dialogue avec son passé devant un verre de pomme métapsychique. Une flûte de pan dans un virage bleu à contour en noyer, pleure la lyre de l'heure perdue. Orphée lui, boit mon sourire de l'extrémité sombre de ses pupilles. Nous partons car j'ai réservé une cafetière, rue Mazarine. Nous longeons les forains de Beaubourg, faisons une petite halte devant le porche loyal de Saint-Merry, juste le temps que j'éteigne de ma mémoire un cierge de souvenir. Sous la Tour Newton , mes Fourmis Rouges hurlent d'envie de s'écorcher sur la poitrine entrebâillée d'Orphée. Je m'écrase verticalement sur lui.

Nous sommes dans le campement latin, St Séverin de son clocher argothique gaulois, chante le lacrymosa de vingt-deux-heures.Des intellectuels en péplum, ahuris par une bouffée d'herbe, colportent des idées injectées de mendicité. Nous arrivons enfin à la Cafetière. (c'est un bistrot) Nous sommes assis sous une voûte genoux contre genoux. Nos fourchettes goûtent une cuisine homophile, la seule à encore savoir perpétrer les bonnes recettes de grand'mère rurale. Nous buvons un vin du terroir dédicacé par le patron. Comme l'étoile de mer j'ai sorti de mon ventre mon estomac, le temps de comprimer ma coquille St Jacques au coulis d'oseille. A la table d'à côté, des starlettes mangent leur sorbet sauvage avec des couteaux à poisson tout en lançant des regards languides à des producteurs coprophages.

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Nous entreprenons notre retour sur l'autre rive de la Seine. Un drakkar nous attend avec des voiles noires imprimées de croix soufflées par des airs d'exode. L' Institut est un décor de film fantastique. Nous levons l'ancre pour nous éloigner des pissotières hermaphrodites de l'Alcazar qui travestissent goutte après goutte l'urine en gonococie. Nous prenons la direction du Marais. Les marins Argonautes nous servent dans des calices en vermeil de l'hydromel millésimé. Des perles de rosées scintillent sur les feuilles de glycine qui poussent le long du mât. Je suis assise entre les jambes d'Orphée, son souffle en brise marine fait frissonner mes cervicales. Une famille de lampyres œuvre en tant que phare éclairant la face Sud/Nord de Notre-Dame-Des-Disparus. Nous vivons entre deux rives une croisade vorace de bonheur. Nous jetons l'ancre sur le cintre des Blancs Manteaux et rentrons dans la maison prêtée sur pilotis. Orphée entouré de coussins brodés par une noire/blanche qui mit au monde un fils télépathique, s'endort finalement dans le plus profond de mon ventre accompli.

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Au téléphone rouge, la voix de harpe yiddish de ma mère Adoptée m’annonce sans emphase qu’elle est grand’mère petite fille. La race est rassurée. Chi-Chan danse du ventre, ronronne, s’enroule autour de mon corps. Je lui siffle un mouvement d’un concerto de Beethoven. Depuis l’ablation de polypes et œdèmes sur mes cordes vocales, je communique souvent en sifflant : ainsi je me fais des amis chez les oiseaux de nuit, dans la gente féline apprivoisée ou pas…je pense au petit serval du joueur de torticolis-basse. Comme toute orpheline garantie d’origine j’ai bien entendu plusieurs mères : la Mère-dite , quand j’en ai assez des gâtines et des courbettes des roses des sables, la mère Océan, pacifique ou pas, la mère Cassepieds toujours enceinte d’œufs d’esturgeons inflationnistes, la mère Royaume de Genève qui dit que c’est dans les vieilles marmites que l’on fait de la bonne soupe. La mère Mère qui a éduqué mes premières Fourmis Rouges. J’étais à l’époque, sans doute une bâtarde de son époux. Les mères mortes ou pas encore, et celles qui divaguent et où Alcyon ne niche plus.

Chi-Chan par cette nuit première d’été qui vrombit sur mes carreaux chasse un xanthie égaré ; elle fait des sauts de un mètre quarante et ses griffes déployées ont raison du diptère. Son cri de guerre se transforme en romance de digestion. Je n’ai pas besoin de souligner que depuis l’adoption de ma tonkinoise (Chi-Chan), je n’emploie plus d’insecticide. Alix est dans sa période sous-marine. Comme une murène elle reste enfermée dans sa grotte, seule. Orphée est resté à Lutèce où il donne un concert avec son groupe « Amnésique » au New Morning.

Cela me fait penser qu’il doit absolument m’improviser des leçons de jazz. Ma flûte étant inhibée de culture classique style Poulenc diatonique ânonné, folk songs de Bach et d’autres. Je me sens vraiment orpheline ce soir, alors mes Fourmis Rouges prennent ma plume hématique pour écrire ces quelques mots : « sous un ciel de sourires apoplectiques, j’ai vu se tendre une main angoissée d’attente que séparaient des doigts de lumière irradiant quelque part sur une paume embrasée, posée sous l’ombre fraîche d’un sépulcre nu de solitude. J’ai entendu se coucher la voix séraphique de mon amour au creux d’un manguier ».

Ce matin j’ai fini de reproduire le seizième siècle, une petite retouche et le dix-septième sera terminé. C’est fou la quantité de détails observés en si peu de temps. Avant Jésus-Christ (J.C. pour les intimes) j’aurais mis plus de temps… à cause du compte à rebours.

Un ballon de l’aérospatiale surplombe le ciel café de l’Erythrée. J’ai été mandatée par la croix Rouge/Grise pour une mission éclair qui consiste à ramener dans une petite boîte hermétique, une ethnie particulièrement venimeuse de fourmis rouges (sans majuscule). Leur sang, paraît-il, extrait avec une pipette en bambou finement taillée, serait un sérum miracle qui selon toute vraisemblance, pourrait immuniser les hommes contre la maladie de la Guerre (en français dans le texte). Je jette l’ancre à Adi-Ugri. Environ dix milles guérilleros m’attendent avec des mains foncées de douceur, tendues fébrilement vers ma peau blême de tristesse occidentale. Ils sont comiquement habillés : une casquette cubaine, un pantalon cosaque moderne retenant une chemise vert délavé le l’ Us-Navy. Ils sont pieds nus dans des chaussures kadafiennes fabriquées sous licence chinoise au Tchad. Quant aux armes dont ils sont sur vêtus, je ne retiens que la petite grenade pendue à un fil invisible retenu par une ceinture visible fatiguée d’agripper des mains lasses de les dégoupiller.

Nous partons précipitamment sur un attelage d’antilopes maigrichonnes. Arrivés à Massoua, mes valeureux guerriers qui se battent au moins depuis vingt années, se dispersent souplement ; je suis accueillie par une averse d’obus non identifiés. Un homme bistre, beau comme un calao, les yeux carminés, m’accompagne jusqu’à ma fourmilière. Ma mission accomplie, je rejoins ma nacelle, laissant derrière moi un peuple accablé de liberté.

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Brève escale à Rome. Alix vient me prendre à l’aéroport da Vinci avec une Mase six portes conduite par une soutane noire. Elle me lance comme une ancre sur l’arrière arrière banquette en disant « mon amour tu m’as tant manqué ». Elle décroche de ses griffes rouges les boutons de mon Lewis blanc. Hémorragie dans mon ventre. Le corbillard démarre. Nous sommes attendues par St Pierre-Paul-Juda. Je veux essayer d’obtenir une ordonnance ad vitam aeternam pour la pilule contraceptive. Piazza di Roma, del Popolo, pont Cavour, via della Conciliazione (bref tout un chapelet à la Malaparte). Un couteau suisse ouvre une porte magistrale et on s’enfonce dans cette nécropole de richesses jusqu’à l’appartement Borgia.

Dans la chambre des Saints Alix me dit « Verlayne tu rêves encore ? Tu crois qu’ ils auraient donné une pilule à la Marie-Vierge et se seraient ainsi privé de cet obélisque et sa descendance ? Rentrons. » Mes Fourmis Rouges  opinent des antennes. Quand je pense à Alix, je me dis que j’aimerais être elle pour être toujours avec elle.

Cet autre matin, j’ai rendez-vous avec le musée. Je pars, avec dans ma besace, mes trois siècles et leur reproduction treize x dix-huit couleur précieusement emballés. La conservatrice, délicieusement assise sur un fauteuil Achéménides m’accueille avec un sourire en hiéroglyphes. Elle est belle est hiératique comme un ibis cendré. Je décide que j’aurais du plaisir à travailler souvent pour elle. L’ai-je dis ? Mes Fourmis Rouges sont très cyclothymiques et parfois infidèles.

Merci de me suivre. Suite dans Hemorragie1










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